Haute vitesse, haute intensité
Dans le sillage du Fastnet, la 1000 Race a brutalement changé de rythme. À peine le célèbre rocher irlandais laissé derrière eux, les IMOCA se sont engagés sur un long bord de reaching vers le waypoint Guy Cotten, point le plus à l’ouest du parcours. Plus de 20 nœuds de moyenne, des bateaux parfaitement calés et une mer maniable : l’Atlantique s’est transformé en immense terrain d’expression pour les marins… et les premiers écarts de vitesse ont commencé à apparaître. Regroupée en trois heures seulement quelques milles plus tôt, la flotte affichait déjà plus du double d’écart au waypoint Guy Cotten, franchi en tête à 23h01 cette nuit par Sam Goodchild (MACIF Santé Prévoyance). Désormais, les concurrents mettent le cap vers le waypoint Gallimard, dont la position a été remontée hier soir par la direction de course à la latitude de Bordeaux. Une nouvelle phase de course s’ouvre dans des conditions beaucoup plus instables, avec une molle annoncée demain dans le golfe de Gascogne qui pourrait tout remettre en mouvement.
Une parenthèse presque parfaite
Pendant quelques heures, les IMOCA ont retrouvé ce pour quoi ils ont été dessinés. Entre le Fastnet et le waypoint Guy Cotten, les bateaux ont enchaîné un long bord de reaching particulièrement rapide, avalant les milles à plein badin dans une mer maniable et sous un soleil presque inattendu au large de l’Irlande. Après le passage du mythique rocher dans des conditions presque idylliques, les marins ont enfin pu laisser pleinement s’exprimer leurs machines. « Le bateau volait sur un équilibre parfait. Franchement, c’était le bonheur absolu », a raconté Elodie Bonafous (Association Petits Princes – Quéguiner), revenue comme une fusée sur ce bord pour passer de la quatrième à la deuxième place avant de pointer à seulement 36 minutes de Sam Goodchild à la marque virtuelle aux couleurs du célèbre équipementier breton. Mais ce bord rapide a aussi commencé à étirer la flotte. Longtemps regroupés dans un mouchoir de poche, les concurrents ont vu les écarts grandir à mesure que les vitesses augmentaient. Une hiérarchie dictée autant par les performances pures des bateaux que par la capacité des skippers à maintenir des rythmes très élevés pendant des heures.
Le retour de l’instabilité
Depuis le waypoint Guy Cotten, le décor a radicalement changé. Fini le reaching « plaisir » : la flotte évolue désormais dans un flux beaucoup plus instable, avec de fortes variations de force et de direction qui compliquent énormément la navigation comme le sommeil. « La situation n’est vraiment pas simple », a confié Sam Goodchild aux environs de 4h45. « On passe sans arrêt de 10 à 20 nœuds, avec des changements de direction permanents, des grains, des nuages… et comme il fait nuit noire, ça rend les choses assez compliquées. » Même constat chez Francesca Clapcich (11th Hour Racing), qui continue de découvrir son IMOCA en solitaire : « Le vent est extrêmement changeant, aussi bien en direction qu’en intensité. À bord, ça demande une vigilance permanente. Devant, ça va très vite et tout le monde attaque fort. Je ne suis pas certaine de pouvoir aller beaucoup plus vite, mais je continue de pousser. » À bord, la fatigue s’est désormais pleinement invitée dans la partie. « Ça tire », a reconnu Elodie Bonafous après des heures particulièrement compliquées, marquées par un changement de voile délicat puis la casse d’un jockey pole, cette pièce qui permet d’écarter le bras de spi du hauban afin d’augmenter l’angle de tire. « Ça fait un moment que je n’ai pas dormi. Mais là, impossible de lever le pied : chaque oscillation peut créer un écart et il faut être capable de saisir le moindre coup à jouer. »
Une fin de parcours loin d’être jouée
Désormais, tous les regards se tournent vers le waypoint Gallimard, dont la position a été remontée hier soir par la direction de course à la latitude de Bordeaux, sur la longitude du cap Finisterre. Les premiers devraient le déborder demain à la mi-journée avant de rallier Concarneau, où ils sont désormais attendus vendredi dans la matinée selon les derniers routages. Mais la route est loin d’être simple à lire. À mesure que les monocoques de 60 pieds progresseront dans le golfe de Gascogne, le vent devrait nettement mollir, au point de s’effondrer, voire de complètement disparaitre, localement demain. Un scénario qui pourrait provoquer un nouveau resserrement de la flotte et offrir des opportunités de retour aux bateaux encore en embuscade. « La grande vigilance des prochaines heures, c’est clairement cette transition », a insisté Sam Goodchild. « C’est typiquement le genre de situation où l’on peut faire un très gros coup… ou perdre énormément. » Même analyse chez Elodie Bonafous : « Il va falloir réussir à longer la zone sans vent sans jamais se faire piéger, tout en se plaçant correctement pour attraper le prochain flux au bon moment. » Dans ce contexte, impossible de relâcher l’attention. Les trajectoires divergent, les vitesses varient sans cesse et les pointages commencent sérieusement à perdre le nord. À ce stade, suivre le classement revient presque à regarder une partie de flipper : ça monte, ça descend, ça part sur les côtés avant de revenir au centre quelques heures plus tard. Les écarts affichés ne racontent donc qu’une partie de l’histoire. Une chose, en revanche, ne change pas : malgré la fatigue qui s’installe, personne ne lâche rien.
Sam Goodchild – MACIF Santé Prévoyance
Elodie Bonafous – Association Petits Princes – Quéquiner
