Le ciel comme arbitre
Après un passage du rocher du Fastnet presque idyllique et un grand bord de reaching grisant vers la marque virtuelle Guy Cotten, la 1000 Race a basculé dans une nouvelle phase particulièrement instable. La flotte, qui a débordé ce point entre 23h hier et 5h ce matin, fait désormais route vers le waypoint Gallimard, légèrement remonté par la direction de course à la latitude de Bordeaux, toujours sur la longitude du cap Finisterre. Sur la cartographie, les trajectoires commencent sérieusement à s’éparpiller. Options sud pour certains, routes plus nord pour d’autres, écarts latéraux de plus en plus marqués : chacun tente de composer au mieux avec une météo extrêmement changeante. Vent de nord erratique, nuages omniprésents, différences de pression brutales : les IMOCA enchaînent les phases de vol et les ralentissements soudains. De quoi rendre les vitesses difficiles à lire, les pointages franchement trompeurs, et la suite de la course toujours aussi ouverte.
Les nuages aux commandes
Depuis quelques heures, les marins composent avec un flux nerveux, capable de passer de 10 à 20 nœuds et de basculer de 30 à 40 degrés. « Tu peux avoir un bateau décalé de quelques milles qui va beaucoup plus vite, sans comprendre pourquoi », a résumé Corentin Horeau (MACSF). Dans ces conditions, chaque risée compte, chaque molle coûte, et la réussite tient parfois à peu de chose. « Tu as l’impression d’avoir beaucoup d’avance, puis en un nuage, tout est redistribué », a-t-il poursuivi. Violette Dorange (Initiatives Cœur) a décrit la même mécanique, très visible à bord des foilers : « On est constamment à la limite du vol. Dès qu’il y a 15 nœuds, le bateau s’élève et atteint 20 nœuds. Dès que ça mollit, il se repose et ralentit à 10 nœuds. » Résultat : des écarts de vitesse spectaculaires, parfois difficiles à interpréter depuis la cartographie. « Ça bouge beaucoup », a-t-elle détaillé. Une réalité que chacun expérimente désormais à sa manière sur le plan d’eau. Au nord de la flotte, Arnaud Boissières (APRIL Marine – Recherche co-Partenaires) a lui payé l’addition d’un grain mal placé au passage du waypoint Guy Cotten : « Il est arrivé avec beaucoup de pluie, puis le vent est complètement tombé. Quand ce dernier est revenu, j’avais déjà perdu pas mal de terrain », a souligné le Sablais qui ferme la marche. Pas de quoi, cependant, entamer son appétit pour cette 1000 Race exigeante : « C’est perturbant, mais c’est intéressant. Il y a des manœuvres, du contact, c’est très formateur. Pour prendre le bateau en main, c’est quasiment le scénario parfait. »
Un plan d’eau éparpillé, une course toujours serrée
La bataille n’a plus grand-chose d’un défilé en ligne. Entre Sam Goodchild (MACIF Santé Prévoyance), toujours leader mais très sud, et celui que l’on surnomme Cali, plus au nord avec Nico d’Estais (Café Joyeux), près de 140 milles séparent désormais les extrêmes en latéral. Au milieu, Elodie Bonafous (Association Petits Princes – Quéguiner), Corentin Horeau, Violette Dorange et Francesca Clapcich (11th Hour Racing) régatent serré, dans un paquet où le moindre nuage fait office d’arbitre. Dans ce contexte, le classement instantané raconte une histoire très partielle. Il favorise les bateaux proches de la route directe, mais ne dit pas tout des options, ni du vent réellement disponible sur l’eau. « Sam a réussi à se barrer un peu, mais on va voir s’il n’est pas allé un peu trop loin dans le sud. On comptera les points au waypoint », sourit Corentin Horeau, bien placé dans le match après une nuit solide. « J’ai réussi à garder une bonne vitesse, j’étais toujours rapide. Il faut profiter, parce qu’à partir de cet après-midi, le vent va mollir. » Derrière, certains espèrent justement voir l’élastique se resserre. « J’ose y croire », a concédé Arnaud Boissières. « Ça peut retasser par l’arrière. On n’est jamais à l’abri de bonnes surprises. » Même lecture chez Violette Dorange, pour qui l’approche de la marque « ouvre pas mal le jeu » : « Ce n’est pas facile de choisir entre aller chercher le nouveau vent ou rester dans l’ancien. Il va encore se passer pas mal de choses. »
La molle en juge de paix
La suite devrait mettre les nerfs à rude épreuve. Le vent de nord doit progressivement faiblir dans la dorsale en fin de journée, avant une nuit annoncée très molle, voire franchement piégeuse, puis une reprise par l’est. L’approche du waypoint Gallimard, prévue demain matin ou à la mi-journée selon les trajectoires, pourrait provoquer un premier resserrement par l’arrière, avant un nouveau coup d’accordéon pour ceux qui toucheront les premiers le flux suivant. « Il va falloir rester en mesure de faire les bons choix, les bons réglages et les bons changements de voile », a prévenu Corentin Horeau. Violette Dorange, elle, sait déjà que le sommeil restera rare : « Hier, je sentais vraiment la dette de sommeil. Je m’endormais debout. Il faut rester concentré en permanence, parce que les différences se font très vite. » Sur l’eau, la fatigue commence à peser, mais personne n’a le luxe de ralentir. Les bateaux s’éparpillent, les nuages brouillent les cartes, les vitesses jouent au yo-yo et les pointages donnent parfois l’impression de commenter une autre course. La seule certitude, finalement, tient dans cette tension permanente : entre le waypoint Gallimard et Concarneau, où les premiers sont attendus vendredi en tout début d’après-midi, la 1000 Race a encore largement de quoi surprendre.
